Congrès de l’ACPE de 2024 : des signaux contradictoires pour les participants qui cherchent des réponses aux défis de l’industrie

7 Mar 2024 9 MIN DE LECTURE
Auteurs(trice)
James R. Brown

Associé, Droit des sociétés, Toronto

Alan Hutchison

Associé, Droit des sociétés, Vancouver

Le congrès de l’Association canadienne des prospecteurs et entrepreneurs de 2024 a démarré sur les chapeaux de roue, avec une foule nombreuse et un vent d’optimisme, alors que des milliers de délégués se sont rendus à Toronto pour discuter de l’état de l’industrie minière mondiale. Il ne fait aucun doute que la hausse récente des prix de certains produits de base avant le congrès a contribué à alimenter l’enthousiasme, mais le caractère intrinsèquement optimiste de l’industrie minière n’a pas déçu. Cependant, nous ne pouvons nous empêcher de penser qu’il manquait quelque chose cette année, ce qui a laissé de nombreuses personnes sur leur faim.

Après l’effervescence initiale, les foules semblaient plus concentrées sur les réceptions et la socialisation que sur la conclusion de transactions. Il semble que nous soyons toujours à la recherche du prochain catalyseur de positivité dans le secteur et que nous cherchions toujours des réponses aux défis de l’industrie, car de nombreux thèmes de l’année dernière continuent de résonner. Nous avons une fois de plus le bonheur de vous faire part de nos réflexions sur le congrès de cette année.

Sujets brûlants : minéraux critiques, transition énergétique et mobilité électrique

Le thème le plus constant réitéré par le nombre croissant de sociétés émettrices du secteur du lithium et des minéraux critiques reste la croissance du secteur et l’optimisme pour l’avenir. Malgré les baisses spectaculaires des prix des principaux minéraux critiques en 2024 – en particulier le lithium et le nickel –, nous avons entendu de nombreuses sociétés émettrices exprimer leur point de vue selon lequel le creux du marché était passé et qu’ils étaient enthousiastes quant à la croissance en 2024.

Bon nombre de ces mêmes sociétés émettrices se sont montrées optimistes quant à leur capacité à amener au stade de l’exploitation commerciale de nouvelles mines productives au cours des prochaines années. Compte tenu de l’incertitude persistante entourant la réglementation, en particulier en ce qui concerne les études d’impact fédérales à la lumière de la décision de la Cour suprême du Canada d’annuler une partie de la loi fédérale, le calendrier de développement des projets reste incertain. Nous avons discuté de l’incidence de cette décision dans notre article de fin d’année paru dans la revue Perspectives juridiques Osler. Il reste également à voir comment les promesses d’un processus d’autorisation plus efficace peuvent être combinées avec les obligations de consulter les collectivités.

Au Canada, les gouvernements fédéral et provinciaux soutiennent fermement le développement de projets de minéraux critiques. Les acteurs de l’industrie cherchent activement des moyens de tirer parti du financement et du soutien du gouvernement pour accélérer l’exploration et la mise en valeur. Avec une variété d’options de financement, y compris la Stratégie canadienne sur les minéraux critiques de 4 milliards de dollars, le Fonds pour l’infrastructure des minéraux critiques de 1,5 milliard de dollars, et une variété de crédits d’impôt à l’investissement, ainsi qu’une variété de programmes provinciaux, les sociétés minières espèrent accélérer l’accès aux fonds. Il reste à voir si le gouvernement canadien prolongera le crédit d’impôt pour l’exploration minière, dont l’expiration est imminente.

Dans le même temps, le ministre fédéral de l’Industrie, François-Philippe Champagne, a réaffirmé son approche à l’égard des investissements réalisés par des entités chinoises dans des entreprises détenues et contrôlées par des Canadiens, en reprochant publiquement à une société émettrice d’avoir proposé une opération visant à éviter un examen relatif à la sécurité nationale. D’importants changements ont été apportés au régime d’examen relatif à la sécurité nationale (comme nous l’indiquions dans notre article paru dans la revue Perspectives juridiques Osler) et le gouvernement canadien n’a pas hésité à prendre des mesures pour refuser des investissements et des acquisitions par des sociétés d’État chinoises.

Outre le financement public, les fabricants d’équipements d’origine (OEM) et les grands producteurs de matériaux pour véhicules électriques continuent de faire des investissements stratégiques dans les sociétés d’exploration et de mise en valeur émettrices du secteur des minéraux critiques. Cela a permis à un certain nombre de sociétés émettrices de disposer d’une source de financement solide et stable dans un marché du financement qui reste par ailleurs difficile. Plus récemment, comme il a été annoncé le premier jour du congrès de l’ACPE, Frontier Lithium a annoncé la réalisation d’un investissement stratégique et la conclusion d’une coentreprise avec Mitsubishi Corporation à l’appui du développement du projet de lithium PAK dans le nord de l’Ontario. [1]

Déconnexion du prix de l’or

Alors que le coûts de l’or atteint des sommets inégalés, d’aucuns ont remarqué que les coûts des actions des sociétés aurifères restaient obstinément faibles. Bien que, tout dernièrement, le coûts des actions de nombreuses sociétés aurifères émettrices ait connu une tendance positive, la déconnexion entre le coûts des produits de base et celui des actions témoigne de la prime de risque importante que les investisseurs placent sur l’industrie minière. Cela vaut même pour de nombreuses sociétés émettrices qui génèrent des résultats significatifs et des flux de trésorerie vigoureux.

Alors que les fusions-acquisitions de sociétés à grande capitalisation dans le secteur aurifère (et, d’ailleurs, dans l’ensemble de l’industrie) ont baissé, tout comme le marché en général, nous avons vu et entendu beaucoup de discussions et d’excitation au sujet de la vente envisagée par Newmont Corporation de six actifs non essentiels en exploitation au Canada et en Australie. Ces actifs, dont le produit de la vente servira à rembourser les dettes en cours à la suite de l’acquisition de Newcrest Mining, susciteront certainement beaucoup d’intérêt et serviront, nous l’espérons, de catalyseur pour de vastes transactions dans le secteur aurifère.

Les défis de l’exploration

Les actions à faible valorisation se retrouvent dans la quasi-totalité du segment des petites sociétés du marché des sociétés d’exploration. On a souventes fois parlé de la rareté des capitaux sur le marché des petites sociétés ces dix dernières années ou plus. Dans l’ensemble, les sociétés d’exploration ont réussi, tant bien que mal, à amasser des fonds pour leurs activités d’exploration auprès de sources autres que les marchés boursiers, y compris au moyen de coentreprises, d’actions accréditives, de redevances ou d’autres opérations de financement non dilutives. Un certain nombre de sociétés émettrices ont présenté leur situation comme étant le reflet d’un bilan solide, confirmation de leur capacité à répondre aux besoins à court terme au moyen d’investissements et de dépenses stratégiques.

Pour le reste du marché, il semble que nous approchions du point de désespoir en attendant que les investisseurs généralistes reviennent dans le secteur, ce qui est une préoccupation pour l’ensemble de l’industrie. D’ordinaire, ce sont les petites sociétés d’exploration qui découvrent de nouveaux gisements qui sont mis en valeur par les grands producteurs. À l’heure où de nombreux gisements exploités de longue date approchent de la fin de leur durée de vie, dans un contexte de hausse des prévisions de la demande à long terme, et où les réserves commencent à s’amenuiser (en particulier pour le cuivre, qui est essentiel à la transition énergétique), l’industrie a besoin de nouvelles découvertes pour la prochaine génération de mines.

Il devient de plus en plus difficile pour les sociétés d’exploration et même pour certaines sociétés de mise en valeur et d’exploitation de se faire connaître et de s’imposer sur le marché. Les marchés des actions restent essentiellement gelés pour les sociétés minières émettrices (malgré le récent financement réussi de First Quantum). Il va falloir que quelque chose change. Soit les marchés des actions se redresseront et les flux d’argent neuf feront leur réapparition, soit l’élimination tant attendue des petites sociétés commencera à se produire. Le défi consistera à mettre en œuvre un changement durable qui ne décimera pas les petites sociétés.

Les facteurs ESG?

Les discussions sur les facteurs ESG (facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance) ont été nettement plus discrètes au congrès de l’ACPE cette année.

En revanche, de nombreuses sociétés émettrices se sont montrées franches et positives quant aux efforts qu’elles ont déployés pour nouer des relations avec les groupes autochtones vivant à proximité de leurs projets respectifs. Les discussions sur les partenariats, les consultations et les investissements sont un signe positif pour l’amélioration des relations entre les sociétés émettrices et les Premières Nations. Le gouvernement fédéral du Canada a également annoncé le financement et le soutien d’investissements autochtones dans des projets miniers au cours du congrès.

Le Grand Nord de l’Ontario est resté un sujet de discussion populaire, avec un intérêt accru pour continuer à trouver des moyens de faire progresser le développement de l’accès à des projets ambitieux. Le gouvernement de l’Ontario, la Première Nation de Marten Falls et la Première Nation de Webequie ont annoncé conjointement une entente prévoyant le lancement de projets d’infrastructures communautaires susceptibles de soutenir les futures occasions de développement dans la région, y compris la construction de routes toutes saisons vers la région du Cercle de feu, riche en minerais.

La voie à suivre

Cela dit, nous pouvons nous demander ce que le reste de l’année a en réserve pour l’industrie minière. Chaque développement positif suscite son lot de préoccupations, qui échappent la plupart du temps au contrôle des sociétés concernées. Nous pensons qu’il faudra attendre d’autres signaux avant d’y voir clair. Dans l’intervalle, même les sociétés en bonne position, dotées de bilans solides et de flux de trésorerie vigoureux, sont prêtes à faire preuve de prudence en raison de l’incertitude qui pèse sur l’avenir des financements. Alors que nous attendons que s’ouvrent sur les marchés de nouvelles fenêtres favorables à la conclusion de nouveaux financements et de nouvelles transactions, rien ne vaut le pouvoir de création de valeur d’une découverte, et nous comptons donc sur les optimistes pour qu’ils tiennent leurs promesses.


[1] Osler a représenté Frontier Lithium dans le cadre de cet investissement.