Hôte
Laura Webb
Associée, Sociétés émergentes et à forte croissance, Vancouver
Laura Webb : Bonjour, je m’appelle Laura Webb. Je suis associée au sein de notre groupe Sociétés émergentes et à forte croissance. Aujourd’hui, je suis accompagnée de Lise Birikundavyi. Je suis vraiment ravie, Lise, de m’entretenir avec vous aujourd’hui. Lise est cofondatrice et associée directrice de BKR Capital, et elle est la première femme noire au Canada à diriger un fonds de capital de risque soutenu par des institutions. BKR investit dans des entreprises technologiques en démarrage dirigées par des personnes noires afin de combler le déficit de financement et de diversifier les visages de la réussite. Lise croit fermement à l’utilisation des forces des marchés financiers comme base de l’inclusion – ou plutôt de la création de richesse inclusive – et de la réduction durable de la pauvreté. Alors Lise, c’est vraiment merveilleux de pouvoir passer ce moment avec vous aujourd’hui. J’ai donné une présentation très succincte du fonds, mais pourquoi ne pas commencer par nous donner un aperçu des priorités de BKR?
Lise Birikundavyi : Merci, Laura, et avant tout, merci de m’accueillir. Je suis toujours ravie de participer à des discussions avec Osler. Nous travaillons ensemble depuis le tout début sur ce projet ambitieux, c’est donc toujours un plaisir de pouvoir partager certaines de nos réflexions sur ce secteur et sur ce domaine avec un partenaire aussi formidable.
À propos de BKR. Comme vous l’avez mentionné, il s’agit d’un fonds de capital de risque établi à Toronto qui se voue à investir dans des entreprises technologiques dirigées par des personnes noires au Canada. Si nous nous sommes lancés dans ce domaine, c’est parce que mon cofondateur et moi-même avons constaté l’énorme fossé qui existait dans l’écosystème. Nous vivons dans un pays où la qualité de l’éducation est excellente. Nous avons des innovateurs de tous horizons et de toutes origines qui mettent au point des solutions pour notre écosystème dans son ensemble. Mais il y a ce fossé dans le paysage de l’investissement. Nous avons commencé à publier des rapports et, l’année dernière, seuls 0,15 % des financements sont allés à des entreprises dirigées par des personnes noires. Pour nous, c’est donc de l’arbitrage classique. C’est motivé par une cause, certes, mais c’est de l’arbitrage classique. Nous allons aller chercher ces perles rares de l’écosystème qui s’efforcent d’agir localement tout en pensant globalement dès le premier jour. Et, comme vous l’avez mentionné, le premier fonds que nous avons lancé en 2021 est devenu un fonds historique. C’était la première fois au Canada qu’un fonds de capital de risque dirigé par des personnes noires gérait des capitaux institutionnels. En ce moment, nous sommes en train de constituer notre deuxième fonds, mais nous travaillons également sur l’écosystème afin qu’il soit plus inclusif en général – pour qu’il n’y ait plus d’occasions manquées. Nous pouvons bénéficier d’un peu plus de contributions de la part de personnes issues de différents horizons et ayant des perspectives variées, ce qui contribue à résoudre les plus grands défis de notre pays.
Y a-t-il des secteurs ou des stades de croissance qui, selon vous, présentent un potentiel particulièrement fort?
Laura Webb : Bien sûr, vous avez votre thèse d’investissement, mais vous n’avez, en quelque sorte, aucune position arrêtée vis-à-vis des secteurs en ce sens. Alors, quels sont les investissements qui vous enthousiasment?
Lise Birikundavyi : Oui, nous ne nous limitons pas à un secteur particulier. Nous investissons très tôt, c’est-à-dire au stade du démarrage, du préamorçage, de l’amorçage, puis de manière stratégique ou opportuniste, au stade de série A. Nous sommes enthousiastes. Comme tout le monde, nous observons les répercussions de l’IA dans différents domaines, mais ce qui nous passionne vraiment, c’est essentiellement de comprendre comment les technologies mises au point aujourd’hui influent sur l’avenir du travail et l’avenir des modes de vie, avec une dimension inclusive et quelque peu horizontale. Donc tout ce qui touche à l’avenir du travail.
Nous apprécions le secteur de la technologie immobilière également et celui de la technologie financière. Nous avons investi dans des entreprises de technologie de la santé qui cherchent essentiellement à repenser la manière de dispenser les soins de santé, surtout au vu des changements démographiques que nous observons actuellement en Amérique du Nord. Nous adoptons donc une vision résolument tournée vers l’avenir dans différents secteurs. Et bien sûr, lorsque nous investissons, nous devons nous assurer que nous pouvons apporter une valeur ajoutée; nous devons donc examiner notre environnement, notre réseau, nos propres compétences et notre expérience, et nous assurer que nous sommes le bon partenaire. Nous sommes bien plus qu’un simple apporteur de capitaux. Il s’agit d’être présent de manière stratégique aux côtés des fondateurs. Mais, avec l’omniprésence croissante de l’IA, il est essentiel de comprendre comment elle améliore les flux de travail et comment elle aide les équipes à prolonger leur autonomie financière. Comment les gens l’utilisent-ils plus efficacement? Qui sait tirer parti de l’IA pour renforcer son entreprise?
C’est donc un aspect que nous examinons de plus près, tant pour les entreprises de notre portefeuille qu’en interne chez BKR.
Laura Webb : Et vous n’investissez pas seulement au Canada. Vous investissez également dans des entreprises établies partout dans le monde. À quoi cela ressemble-t-il actuellement?
Lise Birikundavyi : Nous avons une petite part réservée aux entreprises internationales.
Pour le premier fonds, c’était 10 %. Pour le deuxième, c’est 20 %. Nous maintenons un lien fort avec le Canada, donc bien souvent, ce sont des fondateurs d’entreprises canadiennes qui ont décidé de s’installer ailleurs, notamment en raison du manque de capitaux dans notre écosystème, en particulier pour ceux issus de groupes sous-représentés. Et ce qui est vraiment intéressant, c’est que nous nous concentrons principalement sur les États-Unis, en termes d’enregistrement, mais nous apprécions l’avantage concurrentiel dont bénéficient nos fondateurs dans la compréhension de certains écosystèmes potentiellement moins représentés dans les portefeuilles canadiens. Nous avons donc beaucoup d’innovations qui touchent soit la région des Caraïbes, soit le continent africain, notamment dans le domaine de la technologie financière, ce qui est assez intéressant. Nous avons donc suivi de près l’évolution de cette tendance.
Laura Webb : Ce que j’apprécie particulièrement, c’est ce que vous avez dit tout à l’heure : vous ne vous contentez pas d’apporter des capitaux, vous fournissez en quelque sorte des ressources stratégiques. Au-delà des capitaux, quels sont donc ces ressources et ce soutien que vous apportez à vos entreprises, et comment aidez-vous les entreprises à relever les défis liés à leur expansion au niveau national et, en quelque sorte, international également?
Lise Birikundavyi : C’est très intéressant. Cela se fait de plusieurs façons, n’est-ce pas? Nous le faisons donc par l’intermédiaire de notre réseau. Tous les partenaires disposent de réseaux étendus dans de nombreuses régions. Ainsi, lorsqu’un fondateur commence à envisager de s’étendre dans le pays XYZ ou dans le secteur XYZ, souvent, nous connaissons directement quelqu’un, ou quelqu’un qui connaît quelqu’un, qui se trouve à être un partenaire potentiel ou simplement quelqu’un qui peut lui fournir des renseignements supplémentaires ou l’aider à atteindre ce pays ou ce secteur. Nous le faisons également par le biais d’un soutien à la levée de fonds. Je pense qu’étant déjà un fonds qui n’a pas peur de prendre les devants, nous disposons également d’un bon réseau dans le secteur du capital de risque, et l’un des indicateurs de notre réussite est l’effet de levier. Pour chaque dollar que nous investissons dans une entreprise, combien de dollars supplémentaires sommes-nous capables d’attirer dans cette même entreprise? Nous sommes donc vraiment ce partenaire de croissance dans ce but précis, et nous sommes témoins de tant de transactions. Le fait de ne pas se limiter à un secteur particulier a ses faiblesses, mais aussi ses atouts en termes de nombre de transactions que nous pouvons examiner. Nous sommes donc en mesure d’apporter une vision stratégique à partir de ce qui se passe sur le marché, et nous siégeons aux conseils d’administration. La gouvernance est pour nous très, très importante. Mais nous sommes aux côtés des fondateurs pour examiner ensemble les problèmes lorsqu’ils en ont besoin.
Nous ne nous imposons jamais, mais nous veillons à ce que, s’ils ont besoin de nous parler un samedi matin pour discuter de quelque chose, la plupart du temps, nous soyons disponibles pour examiner le problème, le décortiquer et, oui, trouver des solutions avec eux.
Nous nous considérons comme des partenaires de croissance.
Laura Webb : Créer une entreprise n’est pas un boulot de neuf à cinq, pas plus que la création d’un fonds et la gestion d’une société de gestion. Nous avons récemment travaillé ensemble en vue de la clôture du financement lié au Fonds II. Je vous félicite. Voilà une étape importante.
Fort de l’expérience acquise avec le Fonds I et alors que vous vous lancez dans le Fonds II, comment avez-vous vu l’écosystème du capital de risque évoluer au Canada au cours de l’année écoulée? Quelles sont les tendances et les évolutions en matière de technologie, de réglementation ou de talents chez les fondateurs qui, selon vous, vont jouer un rôle déterminant et constituer des moteurs importants au cours des deux prochaines années?
Lise Birikundavyi : Il y a donc plusieurs éléments qui, selon moi, auront d’importantes répercussions sur l’écosystème. Au-delà de notre propre secteur, je pense que, de manière générale au Canada, l’accès aux capitaux est plus restreint. En raison des changements macroéconomiques actuels, tout le monde est plus réticent à prendre des risques.On examine de plus près les trajectoires économiques actuelles menant à la rentabilité, ce qui signifie qu’une entreprise sur la voie du capital de risque qui a levé des fonds devait généralement attendre un certain temps avant de pouvoir lever à nouveau des fonds. Ce temps d’attente a doublé, voire triplé; il faut donc être capable d’utiliser ses capitaux de manière extrêmement efficace. C’est là que certaines des avancées technologiques dont tout le monde parle s’avèrent utiles.
Nous en avons parlé un peu plus tôt, mais l’IA contribue à améliorer l’efficacité dans ces différents domaines. L’un des changements qui, selon moi, aura une incidence sur de nombreuses entreprises et, en particulier, sur celles de notre portefeuille d’actifs, concerne l’évolution de la réglementation en matière d’immigration. Car ces dernières années, nous avons accueilli de nombreux nouveaux immigrants qualifiés qui, pour ainsi dire, arrivaient dans le pays avec une soif immense de se faire un nom et de soutenir de beaux projets. Nous savons que bon nombre de nos fondateurs étaient eux-mêmes de nouveaux arrivants il n’y a pas si longtemps, ou qu’ils comptaient beaucoup d’entre eux parmi les nouveaux membres de leur équipe. Je pense que ce vivier de talents va probablement diminuer, ce dont il faut se méfier, même parmi les étudiants internationaux. Je n’ai pas passé beaucoup de temps à St. John’s non plus, mais j’ai discuté avec d’autres gestionnaires de fonds, et beaucoup d’entre eux recrutaient à Terre-Neuve, en s’intéressant également aux nouveaux immigrants, car il y avait beaucoup de talents venant de l’extérieur, et cela va diminuer considérablement. Il sera donc intéressant de voir comment les gens s’en sortiront de ce point de vue. Voilà donc quelques-uns des changements que nous surveillons de près.
Nous surveillons également l’évolution des relations entre les différents pays. Nous aidons actuellement les entreprises de notre portefeuille à se concentrer pleinement sur les pays à forte croissance. Nous observons les relations avec notre voisin du sud. C’est comme si tout était en train de basculer. C’est difficile à prévoir. C’est difficile à planifier. Je commence donc à me tourner vers d’autres horizons pour m’assurer que nous renforçons la solidité et la résilience des entreprises dans lesquelles nous avons investi, et j’aide même d’autres acteurs de l’écosystème à envisager la croissance mondiale sous un angle différent.
Laura Webb : Et la résilience. J’aime que vous utilisiez ce mot, car je pense que c’est un thème clé dans l’ensemble de l’écosystème, actuellement et depuis quelques années. Pour conclure, y a-t-il quelque chose qui vous enthousiasme particulièrement?
Lise Birikundavyi : Oui, parce que, pour être honnête, je suis enthousiasmée par la période que nous traversons actuellement. Cela peut paraître étrange à dire, mais le fait qu’il y ait tant de changements me fait penser que c’est le moment idéal pour nous positionner de manière décisive, que ce soit en tant que fonds ou en tant qu’entreprise, dans n’importe quel secteur, compte tenu de la façon dont l’ordre mondial est en train de changer, si cela a du sens. Donc, si vous êtes une entreprise qui cherche à se développer à l’international et à comprendre les différentes dynamiques alors que tout le monde attend et observe, c’est vraiment le moment de créer de la confiance, de nouer les bons partenariats, de développer des produits solides, de se structurer de manière agile et d’être extrêmement efficace en ce qui concerne les capitaux. Et je pense que bon nombre des entreprises que nous considérerons dans les prochaines années comme des entreprises à succès auront vu le jour en 2025 ou en 2026.
Laura Webb : Oui, en faisant de cette transition une occasion à saisir.
Lise Birikundavyi : Exactement.
Laura Webb : Eh bien, Lise, merci beaucoup. C’est toujours un plaisir de collaborer avec vous. Merci de m’avoir accordé cet entretien aujourd’hui et d’avoir partagé certaines de vos réflexions. Je vous en suis très reconnaissante.
Lise Birikundavyi : Merci de m’avoir invitée.