Balado de reportage

Une conversation avec Saad Dara Une conversation avec Saad Dara

27 mai 2026 110 MIN DE LECTURE
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Hôte

Justin D. Young

Associé, Sociétés émergentes et à forte croissance, Vancouver


Invité

Saad Dara

Cofondateur et PDG chez Mangrove Lithium


Justin Young : Bonjour à tous. Je m’appelle Justin Young. Je suis associé au sein du groupe Sociétés émergentes et à forte croissance du bureau d’Osler, ici à Vancouver. Je suis très heureux de m’entretenir aujourd’hui avec notre client, Saad Dara, chef de la direction de Mangrove Lithium. Je vais commencer par une brève présentation de Saad, puis je lui poserai quelques questions. Comme je l’ai mentionné, Saad a cofondé et dirige aujourd’hui Mangrove Lithium, une entreprise qui commercialise une technologie de raffinage électrochimique du lithium soutenant la transition énergétique. Sous la direction de Saad, Mangrove a mis au point une technologie électrochimique révolutionnaire qui permet une production de lithium marquée par l’efficacité, la souplesse et la durabilité. Saad est titulaire d’un baccalauréat, d’une maîtrise et d’un doctorat en génie chimique et biologique de l’Université de la Colombie-Britannique, où ses recherches ont jeté les bases de la technologie de Mangrove. Récompensé par de nombreuses distinctions, Saad a réussi à faire passer l’innovation de rupture du laboratoire à l’échelle commerciale, et il bénéficie du soutien d’investisseurs tels que Breakthrough Energy Ventures, BMW iVentures et le Fonds de croissance du Canada. Alors bienvenue, Saad, et pour commencer, j’espère que vous pourrez nous donner un bref aperçu de ce que fait Mangrove Lithium et nous en dire un peu plus sur l’histoire de l’entreprise, vos progrès à ce jour et l’avenir.

Saad Dara : Merci, Justin. Merci de m’accueillir, c’est un plaisir. Comme vous l’avez justement souligné, nous nous concentrons sur le traitement et le raffinage du lithium. Nous utilisons pour cela un procédé électrochimique, et qu’est-ce que cela signifie? Cela signifie que nous utilisons l’électricité pour faire ce que feraient normalement des produits chimiques. Donc, si vous ne connaissez pas le marché du lithium ni d’où provient le lithium, je vais vous raconter deux petites anecdotes. La première est qu’environ 75 % du lithium mondial est produit en Amérique du Sud et en Australie, mais environ 80 % de ce lithium est en réalité raffiné et traité en Chine. Quand on considère ce qu’il advient de ce lithium, tout ce lithium ne peut pas simplement finir dans une batterie, donc le traitement et le raffinage sont tout à fait essentiels. Et au sein de l’écosystème chinois, les procédés employés permettent aux Chinois d’occuper une position assez forte en termes de domination de cette chaîne d’approvisionnement. Ces procédés reposent fortement sur des produits chimiques. Ils produisent beaucoup de déchets qui contribuent également aux émissions. Ce que fait Mangrove, c’est utiliser un procédé électrochimique qui nous permet d’éliminer ces produits chimiques, de réduire les dépenses d’exploitation d’environ 40 % et d’obtenir un produit globalement plus écologique. En fin de compte, cela signifie que notre technologie nous permet de mettre en place un procédé en dehors de la Chine capable de rivaliser en termes de coûts et de dépenses d’exploitation avec les procédés chinois, sans générer la grande quantité de déchets qui empêche le déploiement de ces procédés ailleurs. Ainsi, Mangrove commercialise cette technologie depuis cinq ou six ans, en se concentrant particulièrement sur le marché du lithium. À ce jour, nous avons construit et mis en service une usine unique en son genre, qui sera bientôt en production, à Delta, à environ 15 kilomètres d’ici. Récemment, nous avons annoncé un financement du Fonds de croissance du Canada, qui nous permettra de prendre une décision finale d’investissement pour une usine à grande échelle. Notre usine de Delta représente donc aujourd’hui environ 7 % de la capacité de raffinage nord-américaine. Au sein du marché global du lithium, il s’agit en réalité d’une très petite usine, mais cela illustre bien le défi auquel est confronté ce marché. L’usine suivante que nous construisons, qui devrait être 20 fois plus grande, représenterait environ 50 % de la capacité nord-américaine, mais jouerait un rôle crucial dans le développement d’une chaîne d’approvisionnement en produits chimiques à base de lithium indépendante de la Chine.

Justin Young : Oui, super. Oui, merci. C’est une histoire incroyable, et cela fait déjà un certain temps que nous nous connaissons; c’est formidable de voir le succès que vous avez rencontré récemment. Vous avez mentionné que vous avez conclu en janvier un tour de financement de 85 millions de dollars américains, mené par le Fonds de croissance du Canada, comme vous l’avez dit, et auquel ont participé des investisseurs existants, Breakthrough Energy Ventures et BMW iVentures. La Banque Nationale a également pris part à cette opération, en accordant un prêt de 9 millions de dollars, le premier du genre, garanti par un crédit d’impôt à l’investissement dans la fabrication de technologies propres. Et comme vous l’avez dit, cet argent a vraiment servi à accélérer les projets de commercialisation de votre technologie. C’est un groupe important d’investisseurs, qui ont évidemment des intérêts, des mandats et des motivations différents, et qui proviennent de différentes régions. Alors, quand vous examinez votre parcours en matière de levées de fonds, qu’est-ce qui a permis de rassembler tous ces investisseurs? Pouvez-vous nous parler un peu de votre stratégie et de votre réussite à réunir un groupe aussi impressionnant de bailleurs de fonds?

Saad Dara : Les différents bailleurs de fonds ont des exigences différentes. Nous avons donc adopté une stratégie consistant à constituer un large éventail d’investisseurs. Nous avons ainsi eu des investisseurs financiers comme Breakthrough Energy Ventures et BMW iVentures. Nous avons également accueilli des investisseurs stratégiques qui jouent un rôle important pour la technologie. Parmi eux, on trouve Mitsubishi Corporation et Asahi Kasei. Nous avons également bénéficié de fonds publics, qui ont un mandat différent, mais qui sont animés par un objectif similaire. Le Fonds de croissance du Canada, la BDC et l’EDC font partie de ces fonds.

En ce qui concerne notre stratégie, les priorités varient selon les investisseurs. Ainsi, pour les investisseurs financiers, il était essentiel de mettre en avant l’énorme potentiel du marché, les avancées technologiques rendues possibles, la trajectoire suivie par l’entreprise, ainsi que les perspectives du marché et de l’approvisionnement en lithium. En ce qui concerne certains des investisseurs stratégiques que nous avons attirés, la commercialisation de la technologie, en particulier dans ce secteur, peut être très coûteuse en capital, mais elle nécessite également des compétences opérationnelles très importantes. Ainsi, lorsque nous avons examiné notre groupe d’investisseurs, nous avons été très motivés par des acteurs comme Asahi Kasei, qui exploitent des usines électrochimiques depuis 100 ans. Nous voulions les avoir à nos côtés, car, alors que nous construisons notre usine unique en son genre, ce type d’expérience et d’expertise opérationnelle était essentiel à notre apprentissage. Quant à Mitsubishi Corporation, nous avons travaillé avec leur division minière et minérale. Ils possèdent des actifs en Amérique du Nord, ou plutôt, ils y sont investisseurs. Ils ont besoin de nouvelles technologies permettant une production à moindre coût et une meilleure exploitation de ces actifs. Ils disposent également d’une centrale d’achats de lithium, soit un groupe spécialisé dans la négociation du lithium, entre autres matières premières. C’était donc un choix naturel pour eux aussi. Et puis, le Fonds de croissance du Canada a été vraiment séduit par le parcours de Mangrove. Pour tout le minerai de roche dure canadien, il n’y a qu’une seule mine en Amérique du Nord qui soit en production, et c’est Allegra. Tout le minerai brésilien est expédié en Chine pour y être traité. Leur mandat, qui consistait à développer la chaîne d’approvisionnement en minéraux critiques et à capter une plus grande partie de la valeur de nos ressources, était donc très important. Au Canada, le secteur pétrolier et gazier envoie une grande partie de notre pétrole brut aux États-Unis, où il est transformé avant de revenir sous forme de produit à valeur ajoutée. Nous pensons qu’il y a là une occasion de ne pas perdre cette valeur, contrairement à ce qui se passe dans le secteur pétrolier et gazier.

Nous avons donc estimé que la possibilité de disposer au Canada de capacités de traitement pour les minerais et les roches dures – ce sur quoi nous nous sommes concentrés –, afin de les traiter localement, constituait un argument de poids pour le Fonds de croissance du Canada. D’une part, compte tenu du stade où nous en étions, mais aussi de la direction que nous prenons, ils sont très motivés à l’idée de pouvoir s’impliquer au niveau du projet alors que nous passons à l’échelle supérieure. Il fallait donc communiquer ce qui était important pour chacun des investisseurs et présenter le projet de manière très convaincante, mais il fallait également expliquer comment, à mesure que l’entreprise se développe, leurs autres fonds pourraient intervenir. Nous avons donc mûrement réfléchi aux investisseurs que nous souhaitions attirer. Et bien sûr, dans le cas de bon nombre des investisseurs que nous avons recrutés, nous entretenions avec eux des relations qui s’étaient nouées au fil des ans. Lever des fonds prend du temps. Ce n’est pas facile, surtout dans ce secteur.

Justin Young : Oui, incroyable. C’est toute une histoire. Il ne s’agit pas seulement d’argent. On dirait qu’il s’agit d’expertise opérationnelle, d’expertise sectorielle, d’intégration, de chaîne d’approvisionnement et même d’impératifs nationaux. C’est donc incroyable que vous ayez réussi à tout mettre en place. Vous en avez déjà un peu parlé, mais quand on y réfléchit en termes simples, qu’est-ce que vous faites différemment? Je suppose que c’est surtout par rapport à la concurrence traditionnelle en Chine, mais peut-être même par rapport aux autres entreprises technologiques que vous voyez sur le marché, qui cherchent à offrir, que ce soit à l’échelle nationale au Canada ou à l’échelle nord-américaine, des solutions de rechange technologiques.

Saad Dara : Le procédé traditionnel, son fonctionnement, en particulier pour la roche dure, consiste à extraire le minerai, à le broyer, à le lixivier, à ajouter des produits chimiques pour faciliter la lixiviation, puis à ajouter d’autres produits chimiques pour convertir le lithium sous la forme appropriée. En général, il s’agit d’hydroxyde de lithium ou de carbonate de lithium. Le coût des produits chimiques est un facteur déterminant dans les coûts d’exploitation. Ils représentent environ 25 % à 30 % des coûts d’exploitation. Ensuite, pour chaque tonne de produits chimiques à base de lithium produite, on génère également deux tonnes de déchets dus à l’utilisation des produits chimiques. La gestion de ces déchets peut donc faire augmenter les coûts d’exploitation de 10 % à 15 %. Enfin, en raison du fonctionnement du procédé, comme dans tout procédé chimique où l’on mélange des substances, les impuretés présentes dans ces produits chimiques se retrouvent dans le produit final. Il est donc difficile d’atteindre une qualité adaptée aux batteries, ce qui a un impact en aval sur la qualité des batteries elles-mêmes et sur leur durée de vie. Voilà comment fonctionne un procédé traditionnel.

Chez nous, les premières étapes du procédé demeurent largement inchangées, mais à l’étape de la conversion, nous utilisons l’électricité. Il s’agit donc d’une cellule électrochimique. Cette cellule électrochimique produit les produits chimiques sur place, ce qui nous permet d’éliminer l’utilisation externe de produits chimiques. Cela permet donc d’éliminer automatiquement environ un quart des dépenses d’exploitation. Et comme nous ne générons aucun déchet, nous obtenons globalement une amélioration de 30 % à 40 % des dépenses d’exploitation. De plus, comme aucune impureté n’est introduite, la capacité à obtenir des produits de haute qualité devient un avantage concurrentiel clé pour l’entreprise. Bien sûr, nous remplaçons cela par un procédé électrique, donc le coût de l’électricité est assez important. Mais dans la plupart des régions, cette réduction des dépenses d’exploitation nous permet d’être réellement compétitifs par rapport à la méthode traditionnelle, voire de la surpasser.

L’un des défis du marché du lithium réside évidemment dans le fait que les coûts d’exploitation en Chine sont bien moins élevés. Le coût de la main-d’œuvre est moins élevé, le coût du capital est moins élevé, le coût des produits chimiques est moins élevé. Ainsi, lorsque l’on envisage de développer une chaîne d’approvisionnement indépendante de la Chine ou une chaîne d’approvisionnement où les gens n’ont pas à payer plus cher, il faut envisager d’autres modes de fonctionnement et d’autres options. Nous pensons donc que le procédé électrochimique que nous avons développé est le meilleur moyen de mettre en place une chaîne d’approvisionnement hors de Chine pour laquelle les gens n’ont pas à payer plus cher. Et c’est vraiment là le cœur de notre proposition de valeur. Le coût est important, la pureté est importante, mais être capable de le faire à une échelle constante et à grande échelle, c’est en quelque sorte la direction que nous prenons. C’est donc ce vers quoi nous travaillons avec cette usine unique en son genre : démontrer la rentabilité unitaire à pleine échelle, puis la transposer en répétant ce module que nous démontrons dans une usine à pleine échelle.

Justin Young : Intéressant. Éloignons-nous un peu de la technologie et de l’économie pour aborder le paysage politique. Il y a évidemment quelques références à ce sujet. Une course mondiale est en cours pour internaliser les chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques. Comment cette dynamique générale et le climat géopolitique façonnent-ils votre stratégie commerciale, et quel est, selon vous, le plus grand risque que vous gérez à mesure que vous vous développez?

Saad Dara : L’un des principaux défis auxquels nous sommes confrontés sur le marché est sa forte dichotomie. Ainsi, la demande chinoise en batteries, ainsi que la demande des marchés asiatiques pour certains de ces minerais, est presque déconnectée de ce que nous observons en Amérique du Nord. Ici, la demande en VE est bien plus modérée. En Asie, en revanche, la demande en VE et d’autres véhicules liés à la transition énergétique est bien plus forte. Cela signifie que, en Chine, le marché du lithium, pour ne mentionner que celui-là, est très dynamique et semble aller de l’avant. Le défi auquel nous sommes confrontés tient donc au fait que, en raison de cette demande, une grande partie des produits chimiques et des matières premières issues des mines est accaparée par les sociétés chinoises de manière très, très entreprenante. L’un des défis potentiels pour le monde, alors que nous cherchons à nous approvisionner en minéraux critiques sur notre propre territoire, est donc de voir ce qui se passe avec l’exploitation minière et si des sociétés chinoises s’y implantent pour tenter de s’assurer ces matières premières à des prix très combatifs, ce qui nous ferait perdre l’accès à ces ressources pendant un certain temps. En réalité, cela ne se passe pas seulement en Amérique du Nord. Des pays comme le Zimbabwe ont connu la même situation; le Zimbabwe a même interdit l’exportation de la roche elle-même, y compris vers la Chine, et le traitement doit être effectué sur place. Du point de vue des politiques, je pense donc que la sécurité de l’approvisionnement en matières premières et la capacité à s’assurer de ces ressources et à les traiter vont être tout à fait cruciales. Des mesures telles que le crédit d’impôt à l’investissement sur les dépenses d’exploitation ou d’investissement peuvent jouer un rôle important. Mais je pense que, comme nous l’avons récemment annoncé, des véhicules fabriqués en Chine vont arriver au Canada. Je me demande quelle part des matériaux utilisés dans ces voitures devrait provenir du Canada. Je pense que c’est un aspect auquel nous devrions prêter attention. Il n’y a aucune raison pour que le cuivre, le nickel, le graphite et le lithium qui entrent dans la composition de ces 49 000 VE ne puissent pas provenir en grande partie du Canada. Pour ma part, que ce soit sur le plan personnel ou professionnel, cela serait très gratifiant à voir.

Justin Young : Oui, c’est formidable. Et nous sommes évidemment… nous vous avons invité ici parce que vous êtes à la tête d’une entreprise canadienne, et nous parlons des retombées qu’elle pourrait avoir sur le Canada, mais aussi sur la scène mondiale. Merci beaucoup d’avoir pris le temps de nous parler aujourd’hui, Saad. À l’heure où la sécurité énergétique et la transition vers les énergies propres sont des priorités fédérales ici au Canada, votre succès montre clairement comment l’innovation canadienne peut contribuer à renforcer nos chaînes d’approvisionnement nationales en minéraux critiques, à réduire notre dépendance vis-à-vis de sources géopolitiquement concentrées et sensibles, et je pense que, plus important encore, des entreprises comme Mangrove positionnent le Canada comme un acteur clé dans l’économie mondiale des batteries. Nous sommes donc très fiers de vous avoir parmi nous, et nous sommes ravis de travailler avec vous et d’être associés avec vous et avec votre réussite. Merci beaucoup, Saad.

Saad Dara : Non, c’est moi qui vous remercie pour tout le soutien que vous nous avez apporté, et je pense que vous avez joué un rôle vraiment important dans la conclusion de la transaction avec le FCC.

Justin Young : Super. Merci beaucoup.

Saad Dara : Merci.


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